Culture et art

Au cœur de mon agenda

Sous mon parasol

La plage s’étend à perte de vue, sur des dizaines de kilomètres, comme une longue invitation au bonheur. De part et d’autre, des villas somptueuses débordent d’une richesse presque insolente. À les regarder de loin, on comprend que la chance ne distribue pas ses cartes de la même manière à tout le monde.
Parfois, il suffit d’un regard pour mesurer l’écart.
Certaines de ces demeures sont si vastes que, dans leur jardin, la niche du chien paraît plus grande que la maison de bien des Marocains.
Et pourtant, devant toutes ces façades éclatantes, la mer est la même pour tous.
Une mer douce, paisible, indifférente.
Sur ses eaux, des estivants venus de partout profitent de leurs vacances. Les bateaux glissent lentement au large. Les motos marines fendent les vagues. Les maillots de grandes marques, les lunettes de soleil, les corps bronzés, les ongles parfaitement manucurés, les pieds soigneusement pédicurés semblent appartenir à un univers où le mot « besoin » n’aurait jamais existé.
Je suis assise sous mon parasol.
J’observe.
J’imagine parfois que je fais partie de ce monde, que cette aisance m’appartient, que je pourrais, moi aussi, monter sur un bateau, enfiler un maillot hors de prix et laisser le soleil caresser ma peau sans penser à rien.
Puis un enfant passe.
Et mon rêve s’arrête.
Il a peut-être huit ans. Douze tout au plus.
Dans ses petits bras, un paquet de biscuits presque aussi grand que lui. Derrière lui, d’autres enfants portent des glaces, des jouets, des bouteilles d’eau. Ils avancent entre les parasols, de plage en plage, répétant les mêmes mots, les mêmes supplications, avec cette insistance que donne la nécessité.
Achetez-moi quelque chose…
Aidez-moi…
Ils ne sont pas venus jouer.
Ils sont venus travailler.
Je me souviens alors de mes années d’école, de ces leçons où l’on apprenait que le travail des enfants était interdit, que l’enfance devait être protégée, que des associations se battaient pour leurs droits.
Sur le papier, tout semblait si clair.
Dans les livres, l’enfant avait droit au jeu, à l’école, au repos, à la protection.
Mais le programme scolaire est une chose.
La réalité en est une autre.
Je regarde ces petits visages.
Certains sourient encore, par habitude peut-être. D’autres ont déjà dans le regard quelque chose de plus lourd que leur âge : une dureté prématurée, une colère silencieuse, parfois même une envie de comprendre pourquoi les uns ont le droit de profiter de l’été pendant que les autres doivent le vendre morceau par morceau.
Que pensent-ils en regardant les enfants de leur âge courir sur le sable ?
Que ressentent-ils lorsqu’ils voient passer devant eux une petite fille en maillot neuf, les cheveux mouillés, suivie de ses parents qui lui achètent une glace sans même regarder le prix ?
Et lorsqu’un bateau s’éloigne au large, emportant des enfants qui rient et saluent leurs parents, que se passe-t-il dans leur cœur ?
Peut-être rien.
Peut-être beaucoup.
Car derrière chaque enfant qui travaille se cache une histoire que nous ne connaissons pas.
Une mère démunie.
Un père absent.
Des parents impuissants.
Parfois des parents impitoyables.
Parfois personne.
Et l’enfant, lui, grandit avec ce qu’on lui donne : un paquet de biscuits à porter, quelques pièces à rapporter, une fatigue qu’il ne devrait pas connaître et des questions auxquelles personne ne répond.
Travailler et gagner de l’argent à la sueur de son front est une chose noble lorsqu’on est en âge de choisir son travail et d’en mesurer le prix.
Mais demander à un enfant de renoncer à son enfance pour quelques dirhams est une autre histoire.
L’enfance n’est pas un luxe.
Elle n’est pas une récompense réservée à ceux qui ont les moyens.
Elle est un droit.
Un enfant devrait courir jusqu’à l’épuisement, construire des châteaux de sable, se disputer pour un jouet, rentrer chez lui les genoux couverts de sable et les yeux pleins de rêves.
Il devrait apprendre, découvrir, rire.
Pas compter ses ventes.
Pas calculer ce qu’il rapportera à la maison.
Pas supplier un inconnu de lui acheter une glace.
Je reste sous mon parasol.
Le soleil brille toujours.
La mer continue de danser.
Les bateaux poursuivent leur route.
Les motos marines rugissent sur les vagues.
Et les enfants continuent de passer entre les parasols.
Deux mondes se croisent sur la même plage, sous le même soleil, face à la même mer.
L’un vit ses vacances.
L’autre vend les siennes.
Et je me demande combien de temps encore nous accepterons de regarder cette scène sans détourner les yeux.
Car une société ne se mesure pas seulement à la hauteur de ses villas, à la puissance de ses bateaux ou au prix de ses voitures.
Elle se mesure aussi à la place qu’elle laisse à ses enfants.
Et lorsqu’un enfant doit travailler pendant que les autres jouent, ce n’est pas seulement son enfance qui est en danger.
C’est notre conscience à tous.

Samira Jaouhari
18/8/2026

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